« Le breton, porte d’un monde » par Roparz Hemon (1941)

Celui qui se sent attiré par la langue bretonne s’aperçoit vite qu’elle lui donne plus qu’il n’avait espéré. Il croyait, en l’étudiant, retrouver une province. Il découvre qu’elle l’introduit dans un monde nouveau.

Journal Arvor
Le journal

L’étonnement, puis l’enthousiasme que provoque cette découverte, expliquent le phénomène qui se produit alors : d’abord un sentiment de méfiance,, presque de dégoût, pour la culture reçue dans les écoles officielles; puis un sentiment de honte d’être resté si longtemps dans l’ignorance, de n’avoir, tout en se croyant instruit, rien connu de la longue et riche tradition des aïeux ; enfin, un désir immense de pénétrer plus avant dans ce monde étrange, et familier cependant, car à chaque pas, le Breton s’y rencontre lui-même.

Nous sommes les descendants d’un grand peuple qui régna en maitre sur la majeure partie de l’Europe ; à l’extrême occident du monde, nos ancêtres surent conserver, développer et enrichir leur civilisation ; ils créèrent une abondante littérature, dont une partie s’est perdue, mais qui, même mutilée, est comparable aux littératures des autres peuples aryens. Pour nous, elle est plus belle, plus compréhensible, plus conforme à notre esprit, plus chargée d’exemples et de sagesse.

Seule notre langue bretonne nous donne la clef de cette littérature. Le français est à tout point de vue impropre à cet usage. Les traductions françaises les plus précises déforment le caractère des œuvres celtiques, en dénaturent, malgré toute la conscience et la bonne volonté du traducteur, jusqu’à la pensée. Le monde celtique ne se révèle qu’à travers une langue celtique.

Cuchulainn
On trouve aujourd’hui en français la plupart des œuvres classiques de la littérature celtique, mais le français permet-il vraiment de conserver l’esprit de l’œuvre originale ?

On comprend alors pourquoi une telle importance s’attache à la langue bretonne, pourquoi elle est si nécessaire à l’avenir de notre race, et pourquoi nous réclamons avec tant d’insistance une place pour elle dans l’enseignement. Pourquoi, si cette place lui est refusée, nous lutterons quand même. Pourquoi nous avons décidé de créer par nos propres moyens une Université qui grandira près de l’autre et la remplacera au besoin.

Le but premier de cette Université est de répandre la connaissance du breton, et par là, révéler aux Celtes d’aujourd’hui le monde celtique d’autrefois, dans toute sa beauté et dans toute sa force. Pour nous, c’est là la base de toute instruction. Pour un Breton, connaître Sophocle, Tacite ou Victor Hugo est chose secondaire. Il importe plus qu’il connaisse l’épopée de « Kouc’houlan », les « Mabinogion » et le « Barzaz Breiz ».

Mabinogion
Les Mabinogion sont l’équivalent celtique de l’Illiade et l’Odyssée d’Homère …

Il y a loin, certes, de la conception officielle de l’enseignement du breton, « appoint à l’enseignement du français », à la conception bretonne de l’enseignement du breton, « porte d’un monde de science et de culture ». Comme la thèse officielle se défend peu, que ceux qui la propagent la considèrent eux-mêmes tout au plus comme un pis-aller, c’est la nôtre, solide et raisonnable, inlassablement défendue et soutenue, qui triomphe dans les esprits De plus, elle est dans la ligne de l’évolution générale, qui veut que chaque race vigoureuse rejette tôt ou tard une culture artificiellement imposée pour suivre son inspiration séculaire, pour retrouver son âme.

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PENDARAN (Roparz Hemon), dans Arvor, 1941

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