« 7 août 1932, naissance de la Bretagne nouvelle » (Paul Gaignet)

Le 7 août 1932 marque dans l’histoire du mouvement breton le début d’une ère nouvelle et doit, à ce titre, être noté comme une date capitale.

Depuis que le dernier Chouan avait cessé de te faucher des moissons de “patauds”, il pouvait sembler que la Bretagne eût en même temps cessé de constituer une personne vivante, capable d’intéresser à son sort les hommes de son peuple.

Epuisée par la “guerre des géants” qu’elle avait dû mener pour défendre, avec sa foi, ses libertés séculaires, la nation silencieusement refaisait ses forces, relevait les chaumières en ruines, repeuplait les foyers déserts. Seuls alors, ou presque, des historiens et des poètes se penchaient sur la Patrie mais ce n’était plus que pour en évoquer le passé avec des accents épiques ou douloureux. C’était l’époque des “derniers Bretons” et le peuple, tout à sa tâche de reconstruction, paraissait étranger à la forme nouvelle que présentait la lutte nationale.

Barzaz Breiz
Le Barzaz Breiz jouera un rôle capital dans la (re)découverte de l’identité bretonne.

La question bretonne ? Noyée dans le sang !

“Affaires d’intellectuels”, disait-on, lorsque même on n’insinuait pas “fantaisie d’illuminés”.

Le régionalisme breton, qui vit le jour à la fin du XIXe siècle, avait bien tenté d’élargir le cercle des “bretonnistes” en lui donnant une plus large assise populaire, mais ses compromissions du début avec la droite française, ses puérilités, ses réticences et surtout la servilité écœurante dont il témoignait en face du pouvoir central lui avaient aliéné, dès le départ, les sympathies qu’il aurait pu recueillir.

La situation n’avait pas notablement changé lorsque, au lendemain de la Grande Guerre, une nouvelle conception de l’action bretonne prit naissance avec “Breiz Atao”. Dégager le problème breton de tout ce qui lui était étranger et le défigurait, le présenter nu et riche seulement de sa propre force, tels furent les objectifs du mouvement national qui, par ailleurs, rompant avec les habitudes stérilisantes de contemplation du passé, marchait délibérément vers l’avenir.

Breiz Atao
Breiz Atao constituera en Bretagne une véritable révolution politique (1).

Les résultats ne se firent guère attendre. Le peuple breton qu’on avait réussi à dégouter de l’action bretonne et qui semblait se désintéresser de la lutte, descendit de nouveau dans la lice. Pendant une dizaine d’années le nationalisme breton fit son chemin dans les esprits. Progression lente sans doute et presque invisible, contrecarrée qu’elle était par la presse, la caserne, l’école et tout ce que le gouvernement français comptait en Bretagne d’agents à se solde. Mais la progression était réelle.

On le vit bien en 1932.

7 août 1932, quatrième centenaire du traité d’union de la Bretagne à la France. Des plats-culs imaginent de faire de notre honte une réjouissance et préparent des fêtes “grandioses” à Vannes.

7 août 1932, à Rennes, sous la poussée d’une charge d’explosif, le monument qui symbolisait cette union vient s’écraser sur le sol.

Monument Rennes Anne de Bretagne
Le « Monument de la Honte nationale », représentant Anne de Bretagne soumise au roi de France, fut détruit en 1932 par des patriotes bretons.

À l’annonce de ce geste bruyant, la Bretagne, d’abord interdite, ne tarde pas à reprendre ses esprits et se réjouit de l’événement. À grand renfort de reportages croustillants, une presse vénale essaie de présenter les auteurs inconnus de l’attentat comme des bandits passibles de la peine capitale. Le lecteur ne se laisse pas émouvoir et juge avec sagesse que cette indignation est vraiment déplacée touchant la disparition du bronze injurieux qu’un patriote, Camille Le Mercier d’Erm, avait justement stigmatisé, le jour de son inauguration en octobre 1911, du qualificatif de “Monument de la Honte nationale”.

Camille Le Mercier d'Erm
Camille Le Mercier d’Erm organisa une manifestation en 1911 quand fut inauguré le « Monument de la Honte nationale »

Le gouvernement français d’ordinaire si insinuant, si hypocrite dans sa politique d’assimilation à notre égard, commit cette année-là deux gaffes magistrales. La première fut cette provocation des fêtes du quatrième centenaire de l’union. Il est maladroit de rappeler à un peuple vaincu l’anniversaire de sa défaite et de sa disparition en tant qu’état indépendant. À cette maladresse – pour ne pas dire plus – le gouvernement en ajouta une seconde en encourageant la presse dans sa campagne d’excitation antibretonne. Le résultat fut absolument différent de ce qu’on attendait et dut convaincre assez rapidement les officiels qu’ils avaient fait fausse route.

L’autonomisme breton n’existe pas. Telle était la thèse de ces messieurs. Il existait si peu que, pendant plusieurs mois, dans une Bretagne en état de siège, des centaines de perquisitions furent effectuées par une police aux abois et toujours bredouille. Il existait si peu qu’un journaliste parisien, donc peu suspect de partialité en notre faveur, Charles Morice, du “Journal”, ne craignait pas d’affirmer à ses lecteurs que “90 pour cent de la population est composée de sympathisants passifs du nationalisme breton”.

Breiz Atao
Breiz Atao rencontre à la fin des années 20 un succès grandissant.

La question bretonne devient donc en 1932 une question de brûlante actualité. Elle cesse d’être l’apanage d’un groupe d’intellectuels pour passer sur le plan populaire ; elle cesse d’être une vue de l’esprit pour devenir une réalité.

Cents ans d’action culturelle, dix ans d’action politique nationale aboutissaient au 7 août 1932, à une manifestation nette du patriotisme bretonne telle qu’on n’en avait probablement pas contemplé de semblable par son unanimité depuis près d’un siècle et demi.

C’est là, en effet, une des caractéristiques les plus importantes de cette date du 7 août 1932. Elle marque le renouveau de l’idée bretonne comme idée populaire. 

7 août 1932
La niche qui accueillait autrefois la statue est aujourd’hui encore vide.

Certes le peuple breton n’avait pas attendu l’explosion pour s’intéresser au sort du pays. L’effort du mouvement régionaliste n’avait pas été absolument vain et l’action de “Breiz Atao” avait réussi à insuffler à des milliers de patriotes un vigoureux esprit national. Cependant les résultats demeuraient encore incertains même pour ceux-là qui, à la tête du mouvement, eussent été les mieux placés pour en mesurer l’ampleur. Seul un choc psychologique puissant pouvait révéler l’importance accordée par la masse du pays aux problèmes nationaux. Ce choc psychologique fut l’attentat de Rennes.

Attentat de Rennes
L’attentat de Rennes fut le fait d’une société secrète, Gwenn ha Du, dirigée par un certain Célestin Lainé…

L’intérêt ainsi réveillé ne s’est plus assoupi depuis lors. Il n’est pour s’en convaincre que d’évoquer l’attitude de la population bretonne au moment de la débâcle française. La liberté de la Bretagne s’imposait à tous comme l’unique voie de salut. Pour ceux qui ont la mémoire courte, il suffira de regarder le présent. Malgré le déferlement massif des propagandes adverses, partout dans les villes et les campagnes bretonnes, le souci de l’avenir individuel apparaît comme lié à la cause des libertés du pays.

Le sentiment national en Bretagne est devenu un fait indiscutable. Le nationalisme breton s’est révélé le facteur politique prépondérant en Bretagne. Cet intérêt de notre peuple pour les choses de chez lui constitue une de nos certitudes du succès final.

Cet intérêt n’eût sans doute pas été aussi total, ni aussi rapide, ni aussi profond sans l’explosion du 7 août 1932.

C’est dire toute l’importance que revêt cette date pour les patriotes bretons. 

7 août 1932
En 1942, on fêtait le 7 août 1932 comme un bel anniversaire.

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Paul Gaignet, l’Heure Bretonne, 8 août 1942

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(1) https://barr-avel.blog/2022/07/20/breiz-atao-trente-ans-de-luttes-pour-la-patrie-bretonne/

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