« Le régime français », Olier Mordrel

La décadence

L’incorporation de la Bretagne au royaume de France eut pour premier résultat de la mettre en guerre avec Anglais et Hollandais qui s’acharnèrent à ruiner son commerce extérieur. L’indifférence de Paris à l’égard des choses de la mer aidant, il s’ensuivit une décadence progressive de notre flotte, de nos ports et de notre négoce, du XVIe siècle à nos jours, complétée par l’anéantissement de nos industries, insuffisamment protégées au XIXe siècle.

La flotte bretonne perd rapidement son importance après l’annexion

On applique d’un autre côté, depuis l’annexion, à faire oublier ses origines au peuple breton, à lui inculquer le mépris de sa langue et de ses manières de vivre et de penser. On le même arbitrairement à la vie d’un peuple voisin dont l’influence achève de le désorienter et de le démoraliser. Comment s’étonner, dans ces conditions, que tout ce qui demeure de l’unité, de la force et de la beauté de la Bretagne s’en aille, de nos jours morceau par morceau ?

Le régime unitaire

C’est que la perte d’un gouvernement breton n’a été compensée par rien. À un Etat national s’inspirant uniquement des besoins du pays et ayant des comptes à rendre à la population, – car la Bretagne des ducs était une monarchie parlementaire, – s’est substituée une administration étrangère, indifférente au mécontentement des administrés, relevant d’un Etat dont les institutions ne prévoient pas le cas de la Bretagne. On est obligé de constater que l’organisation militaire de la France lui interdit de tenir compte des aspirations particulières de l’esprit breton et des exigences des intérêts spéciaux de la presqu’île armoricaine. Elle ne leur permet ni de se manifester ni de se défendre. Elle les combat même ouvertement lorsqu’ils s’opposent aux siens.

Un slogan tristement vrai

Il est donc logique que le nouveau régime œuvre à la désagrégation de la Bretagne, lui impose des lois contraires à ses vœux et l’entraîne dans des aventures où elle n’a rien à gagner.

Il ne pouvait en être autrement.

L’utilisation des Bretons

La Bretagne, par sa position excentrique, n’offre pour le pays qui l’administre depuis cent quarante trois ans, et dont les artères de vie le contournent sans le pénétrer, que l’intérêt que l’on accorde à une zone stratégique ou à une colonie d’exploitation. La France n’a jamais fait que demander à la Bretagne : des hommes pour son armée et sa flotte, et depuis sa crise démographique, de la main-d’œuvre à bas-salaire. Elle ne s’est jamais souciée de favoriser, par des lois appropriées, l’industrie, le commerce et le développement intellectuel de ce peuple travailleur et honnête de plus de trois millions d’hommes, dont elle ignore officiellement le nom et pratiquement l’existence. Elle ne s’est pas davantage préoccupée de le faire bénéficier d’un développement moderne et des gains de l’activité française. Il est une dramatique et concrète illustration de ces vérités.

Un sacrifice inutile

La Bretagne a perdu la guerre, plus que toute région, plus que toute nation. La moyenne de ses tués est d’un habitant sur quatorze, alors que pour le reste de la France il est d’un sur vingt-huit. Aucune reconnaissance ne lui a été montrée dans sa participation dominante à la victoire française. Aucune de ses légitimes revendications n’a même été prise une seule fois en considération. Les Bretons qui ont versé leur sang pour que chaque peuple reçoive l’instruction de sa langue maternelle, n’ont pas pu obtenir de la France que la leur cesse d’être impitoyablement proscrite. Tel est le fruit de la méfiance et de l’hostilité que nourrit le gouvernement de Paris à l’égard d’un peuple dont l’âme lui échappe et dont il ne cesse de redouter le terrible réveil.

interdiction breton
Le salaire du sacrifice des Bretons : l’interdiction de leur langue

L’effort breton

Sans l’effort des Bretons eux-mêmes, dont l’admirable essor agricole et social a surtout, depuis la guerre, métamorphosé le pays, l’Armorique rongée par l’émigration, la tuberculose, la mortalité infantile, la sous-alimentation et l’alcoolisme, avec son pitoyable réseau de communications, ses richesses naturelles inexploitées, ses ports sans équipement, ses villages abandonnés, ses taudis, serait toujours avec l’Irlande et les Balkans, ce qu’elle était au XIXe siècle, pour la honte de l’Europe, une terre de parias, sous les plis glorieux du drapeau tricolore.

Mais ses œuvres agricoles et ses conseils généraux, ses chambres de commerce ne peuvent pas tout. Quinze ans après « sa » victoire, elle est encore un pays sans animation propre, sans plan économiquement, sans groupements urbains de valeur, qui reste ignorant de l’épanouissement intellectuel et du progrès matériel auxquels ont pu atteindre, parce qu’elles étaient maîtresses de leurs destinées, tant de petites nations comme la Suisse, la Norvège, le Danemark, le Luxembourg.

Elle reste une terre que chaque année vingt mille de ses enfants doivent abandonner pour vivre. Et l’on assiste à ce spectacle paradoxal d’un peuple dont l’importance numérique fléchit tous les ans, malgré une magnifique fécondité.

Olier Mordrel

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