Vrais et faux Bretons (Jean La Bénelais)

Le Breton bretonnant, le Breton national n’est pas admis par l’opinion française. Il est suspecté comme un traître, méprisé comme un être inférieur, bafoué comme un étranger. – La vie pour lui est pénible dès qu’il séjourne en pays français, où le sarcasme et l’insulte sont son pain quotidien.

Le Breton lettré qui me lit, ne dis pas : non ; ne t’écrie pas “Je n’ai jamais rien remarqué de semblable. J’ai toujours été chez moi en France, où l’on nous aime et nous apprécie. Français et Bretons ont le même cœur et la même âme !” – Ne dis pas cela, parce que rien ne t’autorise à te considérer comme un Breton véritable, intégral et national.

Qui es-tu ? – Une monsieur qui est né en Bretagne, de parents bretons ou non, qui a été élevé loin du peuple, de la langue, des traditions de la race, dans l’ignorance de tout le passé de ton pays, et dix années de lycée et d’université t’ont francisé “penn, kil, ha troad”. – Qu’as-tu d’un étranger pour tes amis et frères de France ? – Strictement rien. Tu es chez eux chez toi, et tu les écouteras dire, sans t’en insurger “O notre Bretagne, quel pays merveilleux, mais quelle sale population !”

Ce n’est pas de toi, ni de tes semblables, victimes irresponsables de leur débretonnisation, dont nous parlons quand nous disons : Les Bretons.

Les Bretons, non ce n’est pas vous bourgeois francisants, étudiants renégats, collégiens qui méprisez vos parents qui bretonnent. Vous n’êtes tous que des assimilés, que les sentinelles, au cœur du pays breton, de l’autre civilisation. – Les Bretons, c’est ce peuple rude, sain et travailleur, et c’est nous, la nouvelle génération qui pense et qui agit, à la bretonne, pour le sauver du servage.

Et vous si vous êtes “at home”, hors des neufs évêchés, nous, nous y sommes en terre étrangère et hostile. – Quand nous avons le malheur d’y parler de “notre” patrie et de “notre” langue, nous devons essuyer les sarcasmes et les insultes des tricolores, qui se croient atteints, par nos propos, dans leur honneur national. – À vous, on vous susurre Botrel, à nous on nous chante “La Nigousse”. Voyez-vous la différence ?

Le vrai Breton parle partout sa langue, il vit partout suivant l’honnêteté et la moralité de sa race. – Comment voulez-vous qu’il soit jugé et traité autrement que comme nous venons de le dire, par un peuple pour qui ignorer l’argot parisien, c’est être dépourvu de toute espèce d’esprit, pratiquer l’honnêteté, c’est se montrer un ballot, respecter une règle de vie, c’est retarder et enfin ne pas se reconnaître français, c’est blasphémer ?

Breton lettré, ne me dis pas que tu connais des Français charmants qui n’ont rien de commun avec le triste portrait que fait de leur race un esprit perverti. – Nous avons tous de bons et vieux amis en France, mais on ne juge pas une collectivité par des individus. La France, vis-à-vis de nous, forme un bloc, où l’élite cultivée et raffinée ne se distingue pas du peuple dont elle est sortie.

Qui oserait le contester ? – Ses mœurs sont-elles plus réglées, son idéal plus élevé ? – Non ; et les Bretons sont, au fond, jugés par elle comme par les Titis des fortifs. Que veut-on que pense de notre idéal breton, une société qui sacrifie tout au luxe et au plaisir, qui bafoue le mariage et refuse les enfants ?

Je maintiens donc que le vrai Breton, celui que le faux, si comiquement, trouve “exagéré”, paraît une truffe au commun des Français. – Du reste on ne nous l’envoie pas dire. Nous répondons couramment aux doux noms de “Mahaud, Broksi, Plouc, Serf, Nigousse, Patate et Kenavo !” qui, dans la bouche du parigot, du moco ou du gonne prennent un accent de mépris familier et ironique dont nous avons tous senti la morsure au cœur.

Et il faut rechercher dans l’accumulation des rancœurs, des humiliations et des souffrances au fond de chacun de nous, la cause, la seule, de ce ressentiment anti-français qui est dans l’âme du mouvement breton et qui désole tous ceux, et nous en sommes, qui voudraient voir Bretons et Français, vivre côte à côte, dans l’amitié et l’estime mutuelle.

Le jour où les Français de France voudront bien nous reconnaître le droit d’exister, nous serons les premiers à crier de tout coeur “Vive la France !” – Mais en attendant, nous préférerions cracher notre langue plutôt que de le faire.

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Jean la Bénelais, dans Breiz Atao, 1922

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